Discours de Stéphane Dion au Débat Jean Monnet 2026 – Le Canada et l’Union européenne : se rapprocher sans fusionner
Discours de Stéphane Dion pour le Débat Jean Monnet 2026, co-organisé avec le McGill Institute for the Study of Canada et la McGill School of Continuing Studies
Université McGill, le 27 avril 2026.
« Professeur Popova,
Professeur Béland,
Étudiants, Professeurs,
Chers amis du Canada et de l’Union européenne,
Cela aurait déjà été, en soi, un grand honneur de prononcer le discours d’ouverture du Débat Jean Monnet 2026, l’événement annuel phare du Centre Jean Monnet. Mais en plus, vous placez cette responsabilité sur mes épaules à une grande occasion, celle de la commémoration du 50e anniversaire des relations UE-Canada.
Alors j’espère que vous ne vous attendez pas à ce que je sorte ma boule de cristal pour prédire le déroulement des cinquante prochaines années! Je vais plutôt me contenter de faire ressortir où nous en sommes dans le contexte géopolitique et économique actuel.
Je m’adresse à vous à un moment où les Canadiens et les Européens sentent le besoin de se rapprocher les uns des autres et je suis un partisan enthousiaste de ce rapprochement. Pourtant, je ne me joins pas à ceux qui préconisent l’entrée du Canada dans l’Union européenne. Pour les raisons que je vais exposer, cette idée est à la fois irréaliste et non souhaitable.
Donc, mon exposé sera en deux parties : D’abord, oui au rapprochement. Puis, non à la fusion. En conclusion, je ferai une proposition pour répondre de façon adéquate au besoin de rapprochement, proposition que j’ai déjà avancée et à laquelle je crois beaucoup : que le Canada adhère, plutôt qu’à l’Union européenne, à la Communauté politique européenne.
- Oui au rapprochement
Le besoin de rapprochement et l’attirance mutuelle entre le Canada et l’Union européenne sont actuellement plus vivement ressentis qu’à l’habitude. Nous savons très bien pourquoi. Ne faisons pas semblant de ne pas en connaître la raison. Ne mâchons pas nos mots, elle vient de la répulsion que nous inspire le caractère erratique, inamical, vulgaire et outrageant de l’Administration Trump.
Le Canada ressort alors, pour de nombreux Européens, comme le « bon » pays d’Amérique du Nord, celui sur lequel on peut se fier, qui croit aux accords gagnant-gagnant, qui respecte la parole donnée, le partenaire fiable qui chérit les mêmes valeurs, le même projet de société, le plus européen des pays non-européens.
L’Europe, elle, apparaît pour de nombreux Canadiens comme un allié politique et économique vital à un moment où nous en avons vraiment besoin.
Mais au-delà de cet effet Trump, qui nous aimante les uns vers les autres, il ne faut pas oublier que nos liens ont de profondes racines historiques, françaises et britanniques. Nos deux langues officielles sont européennes. Notre peuplement multiculturel a été irrigué par tant de pays d’Europe. Les Européens chérissent encore et toujours, lors de chaque commémoration des deux guerres mondiales, le souvenir de ces libérateurs venus du froid. Aujourd’hui, nos liens sont forts et multiples, incarnés par notre appartenance commune à l’OTAN, au G7, au G20 et à tant d’autres organisations internationales où nous œuvrons côte à côte pour la paix, la justice et le développement durable.
Le Canada a été, après la Deuxième Guerre mondiale, l’un des architectes d’un ordre international fondé sur des règles plutôt que sur la loi du plus fort. L’ONU, l’OMC, la Banque mondiale, le FMI : le Canada a poussé pour la mise en place et le fonctionnement de ces institutions. Avec les États-Unis, nous avons aidé les Européens à se convaincre qu’il leur était inutile de s’efforcer de conserver à grands frais leurs empires, qu’ils pouvaient avoir accès aux ressources naturelles sans posséder des territoires et qu’il leur suffisait pour cela que des règles soient établies permettant de commercer pacifiquement sur tous les continents.
Alors quand le Président Trump a menacé sérieusement d’annexer le Groenland, c’est à ce moment que le Premier ministre Mark Carney a fait son grand discours de Davos, qui a tant résonné en Europe et au-delà. En applaudissant ses paroles, Européens et Canadiens ont dit d’une seule voix : non, nous n’en reviendront pas à la conquête de territoires et à la subjugation des peuples.
L’argument du Président Trump selon lequel il doit se saisir du Groenland puisque le Danemark est incapable de le défendre seul est une licence pour un impérialisme débridé. Seuls les États-Unis, la Russie et la Chine sont capables de se défendre par eux-mêmes en ce monde. Donc l’affirmation de Donald Trump équivaut à dire qu’il a le droit d’envahir tous les pays du monde sauf la Russie et la Chine.
Accepter sa mainmise sur le Groenland aurait en quelque sorte légitimé ses autres prétentions annexionnistes. C’est donc une chance non seulement pour le Groenland et le Danemark, mais aussi pour nous les Canadiens et pour le monde, que les Européens et les Canadiens se soient tenus debout et aient fait reculer Trump sur la question du Groenland… du moins pour le moment !
De concert avec les Européens (et les Américains sous l’Administration démocrate), depuis quatre ans nous répétons au monde que la guerre d’agression de Poutine contre l’Ukraine n’est pas uniquement un enjeu européen : c’est un enjeu mondial. Le principe universel en cause est qu’il faut démontrer à la face du monde, une bonne fois pour toutes, qu’un pays ne gagne rien à envahir son voisin, que le crime d’invasion ne paie pas.
Alliés pour la paix, l’Union européenne et le Canada le sont aussi dans tous les domaines clés : l’OTAN, la sécurité internationale, l’Ukraine, le Moyen-Orient et l’Iran, la surenchère tarifaire, l’IA, la transition vers une économie décarbonée, la lutte contre les ingérences étrangères. Pour tout cela et plus encore, l’UE et ses États membres forment un partenaire stratégique incontournable pour le Canada.
L’UE est la deuxième plus grande économie en termes nominaux après les États-Unis. Elle comprend 12 des 25 premiers pays au monde en matière de niveau de vie, selon le classement annuel pour l’année 2024 du U.S. News & World Report’s annual Best Countries rankings. Il n’y aura pas de stratégie de diversification réussie pour le Canada sans un renforcement considérable de nos liens avec l’Europe.
Même lorsqu’il s’agit de développer nos liens avec les autres continents, nos alliés européens sont pour nous d’une aide capitale. Qu’il s’agisse de gérer nos relations avec les États-Unis, ou de promouvoir nos objectifs en Afrique, en Asie-Pacifique ou dans l’Arctique, la concertation avec nos alliés européens est essentielle. Chaque polycrise, où qu’elle se produise dans le monde – en Ukraine, au Moyen-Orient, en Haïti, avec la Chine, avec l’Administration Trump – produit une intensification des appels, des contacts et des efforts de concertation entre les ministres canadiens et européens.
L’Union européenne est particulièrement vitale pour réussir la transition vers une économie carboneutre qui nous évitera les pires affres du changement climatique. Le Canada, le monde entier, ont besoin d’une Union européenne pleinement engagée dans ce combat. Si l’Union européenne devait faillir sur ce front, ce serait une tragédie pour l’humanité.
Le 1er janvier 2026, l’Union européenne a officiellement lancé la première tarification frontalière du carbone au monde : le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). L’Union européenne imposera des tarifs à ses frontières sur certains biens qui n’ont pas été soumis à une tarification du carbone dans leur pays d’origine. Cela signifie que pour un pays comme le Canada, disposer de notre propre politique de tarification du carbone devient un atout pour les exportations vers l’Europe. Les tarifs carbone doivent devenir une réalité du commerce mondial.
Alors que le Canada, comme aucun autre pays, ne peut changer sa géographie et appartiendra toujours au continent nord-américain, il est conscient de partager, en même temps, un destin commun avec les Européens. Le Canada, à travers son modèle sociétal, ses valeurs et son engagement pour le développement durable, pour la justice, y compris la justice sociale, et pour l’état de droit, le Canada est, comme l’a dit le Premier ministre Carney, le plus européen des pays non européens.
Précisément parce que l’UE est si grande, riche et démocratique, si proche de notre propre projet sociétal, nous en avons besoin en tant que partenaire économique majeur ainsi qu’en tant qu’allié politique clé.
En retour, l’Union européenne et ses États membres considèrent le Canada comme un partenaire fiable et un marché stratégique en pleine expansion, notamment dans les secteurs industriels sensibles, l’acquisition militaire et les technologies de sécurité. Cet ami de l’Europe est en plus une économie de pointe riche en ressources critiques essentielles notamment pour la transition énergétique vers une économie carboneutre.
Les États démocratiques européens cherchent à se libérer de leur dépendance au gaz russe et aux minerais critiques venant de Chine. Ils ont un réel intérêt pour une démocratie alliée stable, forte en technologie et en recherche et développement, et dotée de ressources naturelles critiques comme le Canada.
Les Européens considèrent également le Canada comme une nation commerçante disposant du plus grand réseau d’accords de libre-échange parmi les pays du G7, lui donnant accès à près des deux tiers de l’économie mondiale, ainsi que l’un des meilleurs systèmes bancaires qui soient, avec des fonds de pension qui comptent parmi les investisseurs en infrastructures les plus actifs au monde. Le Canada figure parmi les pays les plus attractifs pour les investissements étrangers grâce à une stabilité financière exceptionnelle : la dette nette la plus faible du G7, la note de crédit la plus élevée (AAA) et un taux d’emprunt sur les marchés financiers près de 100 points de base inférieur à celui des États-Unis. De plus, le Canada possède la main-d’œuvre le plus éduquée de l’OCDE… selon l’OCDE. Nous comptons de solides entreprises dans les secteurs de défense traditionnels, comme Bombardier, De Havilland et MDA dans l’aérospatiale et l’espace.
Comme l’UE, le Canada croit en la science et à la liberté académique, avec des milliers d’accords de coopération universitaire avec des universités européennes. Le Canada est désormais un participant à part entière d’Horizon Europe, le plus grand programme de financement de la recherche et de l’innovation au monde ; nous collaborons également maintenant au sein du programme européen Eureka, le plus grand réseau international voué à la recherche et au développement industriel.
Nous nous imposons comme un partenaire privilégié dans le nucléaire civil, avec notre technologie unique de réacteur à uranium naturel et eau lourde – le réacteur Candu. De plus, les petits réacteurs modulaires (PRM) offrent l’opportunité de démontrer le leadership du Canada dans la prochaine génération de technologies nucléaires ; et le Canada est l’un des plus grands exportateurs d’uranium au monde.
Le Canada multiplie les accords et partenariats avec de nombreux pays européens dans tous les domaines : défense, sécurité, environnement, nucléaire civil, intelligence artificielle, quantique, minéraux critiques, cybersécurité, renseignement, gestion de crise, océans, transport et innovation en général. Le Partenariat stratégique signé, en juin dernier, avec l’Union européenne, constitue le plus complet que l’UE ait jamais conclu avec un pays non membre. Ces accords et partenariats ne doivent pas rester sur le papier ; ils doivent être pleinement mis en œuvre ; je reviendrai là-dessus plus tard.
L’Europe ne peut pas remplacer les États-Unis pour nous, mais en renforçant nos liens commerciaux et politiques, nous nous aiderons mutuellement à rendre nos économies plus prospères, plus résilientes aux chocs mondiaux et moins dépendantes des États-Unis. Nous ne pouvons pas nous contenter du statu quo. Les défis sérieux auxquels nous sommes tous confrontés—géo-stratégiques, technologiques et éco-climatiques—exigent que le Canada et l’UE fassent davantage ensemble dans le monde, beaucoup plus.
Une vigilance s’impose toutefois afin de garantir un accès réciproque aux marchés, condition essentielle pour un équilibre durable dans les partenariats industriels bilatéraux. Notre diplomatie déploie des efforts efficaces pour éviter que les exportateurs canadiens soient des victimes collatérales des stratégies industrielles et commerciales que l’Union européenne adopte en réplique au protectionnisme américain et pour endiguer le flot des marchandises chinoises. En de nombreux pays européens, le poids électoral des mouvements protectionnistes augmente avec la montée de la droite radicale nationaliste et de la gauche antimondialiste.
Nous voulons que le marché européen reste aussi ouvert que possible à nos produits et services. D’où notre intérêt à maintenir une Union européenne cohérente, fonctionnelle et libérale, ouverte à nos arguments en faveur d’un commerce inclusif qui est la marque de notre pays, et non pas une Europe incohérente fragmentée par des nationalismes autocentrés.
Le gouvernement du Canada a annoncé dans son dernier budget qu’il entend doubler en dix ans les exportations canadiennes vers les marchés autres que les États-Unis. Pour réussir à doubler les exportations canadiennes en Europe de 2025 à 2035, celles-ci devront croître à un taux annuel moyen de 7,18%. Ce taux est nettement plus élevé que le taux annuel moyen de 3,93% des dix dernières années. Cela constitue un défi considérable qui nécessitera une performance soutenue bien au-delà des tendances historiques récentes.
Attirés, pour toutes ces raisons, par l’Europe, les Canadiens, néanmoins, ne connaissent pas bien l’Union européenne en tant que telle. Je voudrais dire à tous mes concitoyens que l’Union européenne n’est rien de moins qu’une superbe réalisation de et pour l’humanité, un allié crucial pour le Canada, une puissance pour la paix et la démocratie dans le monde.
Depuis l’après-guerre, l’Union européenne – et ses incarnations antérieures – a permis à des peuples qui s’entredéchiraient depuis des siècles de comprendre qu’ils étaient frères et sœurs. Elle a aidé des pays de la Méditerranée et de l’Europe de l’Est à faire naître leurs démocraties et à les consolider. Alors que la démocratie était aux abois, elle a été un espoir, un phare, pour tous les démocrates d’Europe, de la révolution des œillets portugaise jusqu’à l’accueil en son sein de onze anciens pays communistes. C’est beaucoup grâce à elle que l’humanité a connu la plus grande vague de démocratisation de son histoire.
Le 12 avril dernier, une élection a mis un cran d’arrêt à la dérive autocratique de la Hongrie, alors même que le régime de Viktor Orbán était l’archétype du « capture state » célébré par le mouvement MAGA comme l’exemple à suivre. Cette excellente nouvelle pour la démocratie est attribuable d’abord à la résilience des démocrates hongrois. Cependant, il faut le dire, elle est aussi le résultat de l’effort continu que déploie l’Union européenne, avec sa Commission et son Parlement, pour se porter à la défense des droits de la personne et de la démocratie au sein de tous ses États membres, jusqu’à rendre ses aides financières conditionnelles au respect de l’état de droit.
Quand l’Union européenne a gelé de 17 à 18 milliard d’euros en paiement à la Hongrie au motif que son gouvernement ne respectait pas l’état de droit, quand elle a averti la Géorgie que les mesures antidémocratiques de son gouvernement l’éloignaient d’une adhésion à l’Union européenne, elle a joué son rôle pour la démocratie.
Malgré les chantres de malheur qui annoncent l’implosion de l’Union européenne, celle-ci s’agrandit. Depuis le 1er janvier 2025, la Bulgarie et la Roumanie font pleinement partie de l’espace Schengen. Le 1er janvier 2026, la Bulgarie a adopté l’euro et est ainsi devenue le 21e État membre de la zone euro. La Suisse progresse vers une alliance plus étroite et l’Islande organisera un référendum le 27 août 2026 sur l’ouverture de négociations en vue de son éventuelle adhésion à l’UE.
Notre intérêt à maintenir une Union européenne fonctionnelle et efficace doit guider notre attitude face au débat sur son élargissement. Idéalement, nous souhaiterions non seulement que l’Ukraine, mais aussi la Géorgie et tous les pays des Balkans, rejoignent l’Union européenne dès que possible. Cela encouragerait les progrès économiques et démocratiques dans ces pays et les protégerait contre l’influence russe ou chinoise. Mais d’un autre côté, le Canada comprend l’approche prudente de l’Union européenne, laquelle veut s’assurer au préalable que ces pays, une fois acceptés dans l’Union, feront partie de la solution plutôt que d’aggraver les problèmes de cohésion, en particulier en ce qui concerne le respect de la démocratie, de l’État de droit et le soutien à l’OTAN.
En somme, L’Union européenne est un joyau de l’humanité comme fabrique de paix et de démocratie, un grand succès politique et une réussite économique. Et pourtant, le Canada ne doit pas y adhérer. Le Canada doit rester le Canada et l’Union européenne doit rester l’Union européenne.
- Non à la fusion
Les affinités entre l’UE et le Canada sont tellement nombreuses que certains en viennent à penser que le Canada devrait se joindre à cette union. Plutôt que le 51ième état des États-Unis, nous deviendrions le 28ième État membre de l’Union européenne.
Le 16 mars dernier, le président finlandais Alexander Stubb invitait le Premier ministre Mark Carney à « réfléchir » à l’adhésion du Canada à l’Union européenne (UE). Le même jour, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a lui aussi évoqué, en ne blaguant qu’à moitié, une telle entrée du Canada dans l’UE.
Depuis que The Economist a lancé l’idée en janvier 2025, celle-ci ressurgit périodiquement, notamment chez des experts canadiens et européens des relations Canada-UE. Le Premier ministre Carney a rejeté cette éventualité, préférant conclure avec l’UE et ses États membres des accords de partenariats concrets et exhaustifs sur le commerce, la défense et les autres enjeux d’intérêt commun. Il a raison à mon avis.
L’adhésion du Canada à l’UE est irréaliste et, par ailleurs, non souhaitable. Cette idée ne se rendra pas au premier but, pour reprendre une expression du baseball. Je suggère toutefois que ce qui est faisable et désirable est l’entrée du Canada dans la Communauté politique européenne, un forum de coordination lancé il y a quatre ans à l’initiative d’Emmanuel Macron qui réunit deux fois par an les dirigeants de l’ensemble du continent européen, au-delà de l’Union européenne.
La perte de souveraineté que notre entrée dans l’UE impliquerait ne serait jamais acceptée par les Canadiens et supposerait des arbitrages impossibles au sein de notre fédération décentralisée : qui d’Ottawa ou des provinces devrait le plus céder une part de ses compétences à Bruxelles? Il nous faudrait probablement rouvrir notre Constitution!
ll serait impossible pour le Canada d’avoir le beurre et l’argent du beurre, c’est-à-dire de bénéficier des avantages de l’adhésion à l’UE sans les obligations qui en découlent. Sinon, l’UE imploserait parce que tous les États membres voudraient la même chose.
Les Canadiens devraient accepter que le Canada, pays riche, soit un net contributeur au budget de l’UE. Ce ne serait pas un transfert d’argent populaire, déjà que la péréquation entre Canadiens suscite bien des débats chez nous.
Il faudrait que nos trois ordres de gouvernement et les entreprises canadiennes se conforment aux multiples réglementations bruxelloises très précises dans tous les domaines : politiques commerciales communes, politiques agricoles communes, peut-être même nous demanderait-on d’adhérer à l’euro. Il faudrait aussi se conformer à la libre circulation des personnes entre le Canada et l’UE, ce qui compliquerait encore davantage pour le Canada le contrôle de ses frontières et de son immigration.
Ces politiques et réglementations sont différentes de celles que nous avons négociées avec les États-Unis, alors même que ces derniers demeureront, de toute façon, même dans l’hypothèse où notre accord commercial ne serait pas renouvelé, notre principal partenaire, et de loin. Car si l’Europe peut nous aider à devenir moins dépendants des États-Unis, elle ne peut pas s’y substituer. Sur le plan géostratégique, la sécurité du Canada est existentiellement dépendante de la coopération militaire avec les États-Unis, au sein de l’OTAN et de NORAD. Sur le plan économique, nous commerçons davantage avec les États-Unis que ne le font l’ensemble des pays membres de l’Union européenne réunis.
Un pays est lié à sa géographie. Actuellement, 76% du commerce extérieur canadien se fait avec les États-Unis, comparativement à 8% avec les pays de l’Union européenne. Si le Canada réussissait sa diversification économique, il pourrait espérer abaisser la part de son commerce extérieur avec les États-Unis de 76% qu’elle est aujourd’hui à environ 50-60%, ce qui demeurait quand même considérable.
Pour se lancer dans une telle négociation, longue et difficile, il faudrait un consensus au Canada. Un sondage de mars 2025 a montré une pluralité en faveur de l’adhésion à l’UE (44% favorables, 34% opposés). Plus récemment, un sondage de mars 2026 montre qu’un quart (25 %) des personnes interrogées se sont déclarées pour rejoindre l’UE, 17 % se sont dites d’avis que c’était une mauvaise idée – le reste (58 %) estimant qu’il vaudrait la peine d’examiner cela plus en détail. On se demande combien de temps cet appui déjà hésitant résisterait-il aux multiples compromis auxquels il faudrait consentir (l’abolition de la gestion de l’offre par exemple).
Du point de vue des Européens, accepter notre adhésion à l’unanimité serait toute une gageure. Déjà, ils ont toutes les difficultés du monde à ratifier l’accord commercial que nous avons avec eux, l’AECG. Plus de huit ans après sa mise en œuvre, dix États membres sur 27 ne l’ont toujours pas ratifié.
Quant aux solutions intermédiaires d’intégration partielle, adoptées par la Norvège ou la Suisse, elles exigeraient que nous acceptions l’alignement dynamique, c’est-à-dire que nous respections les règles de l’UE sur lesquelles nous n’aurions pas de droit de vote formel. En outre, nous devrions apporter à l’UE des contributions financières significatives.
Nous serions mal à l’aise dans cette organisation complexe où les décisions importantes sont prises à l’unanimité des États membres ou à une majorité qualifiée exigeante. C’est comme si le budget fédéral canadien dépendait de l’accord de nos dix provinces. Peut-on imaginer à quel point nos négociations budgétaires seraient longues? En fait, pour l’Europe, la situation est pire, puisque l’unanimité doit être obtenue non pas auprès de dix, mais de vingt-sept membres, parmi lesquels il s’en trouve encore dont les valeurs de démocratie libérale et de bonne gouvernance sont encore mal enracinées.
L’UE est une organisation complexe, pour le moins. Cette complexité découle, fondamentalement, de la rencontre de deux phénomènes opposés : d’une part la règle de l’unanimité selon laquelle plusieurs décisions majeures doivent être prises ; d’autre part, l’exceptionnelle fragmentation politique à laquelle est confrontée la grande majorité des États membres et le Parlement européen. Règle de l’unanimité, fragmentation politique, voilà un assemblage qui complique une organisation. Cette tension constante entre son besoin d’unité et sa fragmentation marquée a récemment été accentuée par la montée de l’extrême droite.
Dans quantité de pays européens actuellement, l’on voit des gouvernements de coalition fragiles, faits de partis de centre-droit et de centre-gauche, éprouver d’énormes difficultés à s’entendre sur un programme de gouvernement commun. Ils savent bien pourtant que s’entendre est dans leur intérêt pour faire barrage à l’extrême-droite populiste. La montée de l’extrême-droite ne fait pas disparaître le vieux clivage entre la droite et la gauche classiques, surtout dans un contexte de lourd endettement et de restriction budgétaire, alors que le remède de gauche, qui est de « faire payer les riches » affronte celui de droite, qui est de « libérer l’économie ».
L’extrême-droite européenne, dans ses différentes incarnations nationales, est parfois proche de Poutine et de Trump, opposée à l’appui à l’Ukraine, isolationniste et nationaliste, protectionniste y compris dans le marché européen, eurosceptique, et hostile aux politiques climatiques.
Il faut se méfier des effets de conjoncture qui nous font actuellement regarder Bruxelles comme tellement plus attirante que Washington. D’ici trois ans, il y aura peut-être un locataire de la Maison-Blanche aussi amical envers le Canada que l’ont été les prédécesseurs de Donald Trump. Dans quel état politique sera l’UE ? Jusqu’où ira la progression des partis de la droite radicale eurosceptique et hostile à Bruxelles? jusqu’à s’installer au pouvoir à Paris? ou même à Berlin? Pour ma part, je reste optimiste quant à l’avenir de la démocratie, tant aux États-Unis qu’au sein de l’Union européenne. Mais rien n’est certain.
Ainsi, l’adhésion du Canada à l’Union européenne ne se produira pas car elle est irréaliste et indésirable. Au lieu de courir après ce mirage, soyons concrets : mettons véritablement en œuvre tous ces accords de partenariat que nous signons avec les Européens et tirons-en pleinement parti, à commencer par l’AECG. Selon l’économiste en chef d’Affaires mondiales Canada, son potentiel n’est utilisé qu’à 60% par nos entreprises. L’atteinte de 100% n’est peut-être pas réaliste, mais il y a de la place pour des améliorations.
Signer des ententes avec les Européens n’est pas trop difficile. Ce qui est plus compliqué, c’est de les mettre en œuvre. Il faut « livrer les livrables ». Tant à Ottawa qu’à Bruxelles et dans les capitales européennes, nous avons du travail à faire pour que les engagements se traduisent en actions concrètes.
La suggestion que j’ai faite au Premier ministre Carney est de s’assurer que pour chaque entente signée, il y ait deux hauts fonctionnaires, l’un canadien, l’autre européen, qui soient imputables de sa mise en œuvre, avec des objectifs et des échéances précises.
Voici comment je vois l’environnement politique européen tel qu’il se présente actuellement : fragmenté, polarisé, mais toujours crucialement important pour tous les objectifs que le Canada poursuit.
Conclusion : oui à l’adhésion du Canada à la Communauté politique européenne
Les Canadiens et les Européens ressentent, pour de solides et bonnes raisons, le besoin de se rapprocher les uns des autres. Fusionner ne serait pas une bonne idée. Ce qu’il faut faire, c’est traduire en résultats concrets, bénéfiques tant aux Européens qu’aux Canadiens, les multiples engagements que nous avons pris ensemble dans tant de domaines clés. Nous avons beaucoup de pain sur la planche pour y arriver.
Mais il y a une autre chose que nous pourrions faire, qui serait à mon avis très utile. C’est une proposition que j’ai déjà avancée : l’adhésion du Canada à la Communauté politique européenne.
Créée en 2022 à la proposition du Président Macron, celle-ci est un forum réunissant deux fois par an les leaders de 47 pays européens en vue de favoriser leur coopération sur des enjeux communs tels que la sécurité, la stabilité et la prospérité. Seuls deux pays d’Europe n’y sont pas conviés : la Russie et la Biélorussie, en raison de la guerre d’agression contre l’Ukraine.
Notre adhésion à cette plateforme de coordination politique serait tout bénéfice. Elle renforcerait notre lien avec l’Europe et permettrait à notre Premier ministre de se concerter avec les dirigeants de pays qu’il n’aura jamais le temps de visiter. Elle consoliderait notre statut de plus européen des pays non-européens. Certes, cela exigerait du Premier ministre deux voyages par année en Europe, mais qui pourraient être combinés avec des événements statutaires, comme le sommet de l’OTAN ou le sommet Canada-UE.
Je sais que plusieurs dirigeants européens accueilleraient favorablement une telle adhésion du Canada. Une première étape pourrait être que le Premier ministre Carney soit invité à être le conférencier d’honneur d’un prochain sommet de la CPE. Sans être trop présomptueux, on peut penser qu’auréolé de l’immense succès de son discours de Davos, il y serait reçu à bras ouverts!
J’espère que cette suggestion se réalisera. Mais pour terminer sur le tableau d’ensemble, s’il y a une chose que nous devons garder bien en tête, nous Canadiens, c’est que dans une large mesure, non seulement la diversification de nos débouchés commerciaux, mais aussi l’influence de notre pays dans le monde, sa sécurité stratégique, sa propre santé démocratique et l’atteinte de ses objectifs écologiques et climatiques dépendront de notre capacité à consolider nos alliances et à établir des partenariats toujours plus solides et efficaces en Europe.
Nous avons tant à faire, l’Union européenne et le Canada, côte à côte, pour la paix, la justice, le développement durable et la démocratie dans le monde… au moins pour les cinquante prochaines années ! »
Stéphane Dion
Diplomate en résidence
Faculté des arts et des sciences
Université de Montréal






