RevUE de la conférence de Chantal Lavallée proposée par Alice Pellacoeur
« La Défense européenne face à la guerre en Ukraine », le 3 février 2026 avec Chantal Lavallée (Collège militaire royal de Saint-Jean)
Le 24 février 2022 marque un choc stratégique pour l’Europe : avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, la guerre redevient une réalité sur le continent. Dans sa conférence La défense européenne face à la guerre en Ukraine, Chantal Lavallée montre comment ce conflit agit comme un accélérateur historique, forçant l’Union européenne à repenser sa posture en matière de sécurité. L’Ukraine, explique-t-elle, devient une véritable « première ligne de défense » pour l’Europe, transformant profondément la perception des menaces et fragilisant les cadres culturels et politiques qui structuraient jusque-là la sécurité européenne.
Lavallée rappelle que l’Union européenne s’est construite sur une ambition de pacification fondée sur l’interdépendance économique, destinée à empêcher l’émergence d’une puissance dominante. L’attribution du prix Nobel de la paix en 2012 incarnait cette identité de stabilisateur. Pourtant, cette vision a rapidement révélé ses limites. La conférencière cite notamment la guerre du Kosovo (1998-1999), moment où les Européens se sont montrés incapables d’agir de manière autonome, dépendant de l’OTAN et donc des États-Unis pour conduire l’opération militaire. Cet épisode illustre un paradoxe : une Union influente sur le plan économique, mais longtemps marginale dans le champ sécuritaire.
La guerre en Ukraine s’inscrit par ailleurs dans une dynamique enclenchée avant 2022. Le Brexit a ralenti certaines initiatives communes, tandis que l’élection de Donald Trump a renforcé les pressions américaines en faveur d’un partage accru du fardeau militaire. À cela s’ajoutent le retrait américain d’Afghanistan en 2021 et surtout la crise provoquée par l’alliance AUKUS. La décision des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Australie de conclure un partenariat stratégique excluant l’Europe, entraînant l’annulation d’un contrat majeur de sous-marins avec la France, a mis en évidence les limites du partenariat transatlantique. Pour Lavallée, cet épisode constitue un indicateur clair : l’Europe ne peut plus présumer d’un alignement automatique de ses alliés et doit consolider son autonomie stratégique.
Cette reconfiguration se manifeste dans des évolutions concrètes. La Finlande (2023) et la Suède (2024), historiquement neutres depuis la Seconde Guerre mondiale, rejoignent l’OTAN en réaction directe à la menace russe. Le Danemark met fin à sa clause d’exemption concernant la Politique de sécurité et de défense commune. L’Allemagne, longtemps marquée par une « culture de la retenue », annonce une hausse majeure de son budget militaire afin de bâtir l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe. En France, Emmanuel Macron évoque une actualisation de la doctrine nucléaire et relance le débat sur un possible parapluie nucléaire européen.
Enfin, Lavallée souligne que l’Union européenne tente de structurer cette transformation autour de deux axes complémentaires : renforcer ses capacités internes (industrie de défense, production de munitions, synergies civiles et militaires) et consolider ses partenariats stratégiques. Si l’OTAN demeure un pilier central, l’UE cherche aussi à diversifier ses alliances, notamment avec le Canada, présenté comme un partenaire clé dans un contexte de menaces hybrides et de recomposition de l’ordre international. Ainsi, la guerre en Ukraine révèle les limites du modèle européen fondé sur la stabilité et l’interdépendance. L’Union ne peut plus compter uniquement sur sa force économique ou son influence normative : elle est poussée à devenir un acteur stratégique capable de prendre en charge sa sécurité.
Alice Pellacoeur.













